RESISTANCE AU CENTRE D'INSEMINATION ARTIFICIELLE DE LAVOUX

Publié le par Les Amis du Patrimoine Lavousien

Au début des années 60, un seul centre d'insémination artificielle existe dans la Vienne, celui de Mignaloux-Beauvoir, proche de Poitiers. Il s'agit de la Coopérative d'Elevage et d'Insémination Artificielle de la Vienne (C.E.I.A.V.)

En juin 1965 suite à des dysfonctionnements répétés et non régulés dans ce centre, par la direction, 7 inséminateurs et le chef de centre quittent cet établissement. Ils vont créer à Lavoux, à une dizaine de kilomètre de Mignaloux, leur propre centre d'insémination artificielle.

"En 1965, naît donc le centre de Lavoux sous forme d'une Coopérative Ouvrière de Production (S.C.O.P.) : "Insémination et sélection". Un arrêté du 27 janvier 1966 lui accorde l'autorisation de fonctionner". (1) (En juillet 1971, la SCOP se transforme en Société d'Intérêt Collectif Agricole (S.I.C.A.) : "Poitou-Vendée-Bétail").

Le centre d'insémination artificielle de  Lavoux

Le centre d'insémination artificielle de Lavoux

Le site du "Petit Montlouis" (à l'écart du bourg, au sud-est de celui-ci) qui fût un centre d'élevage de porcs et qui est aujourd'hui un centre équestre "Les Ecuries de l'Instant", est transformé alors en centre d'insémination artificielle.

De par le professionnalisme développé par le centre de Lavoux et par le fait que 40% des utilisateurs du centre de Mignaloux ont contracter dès son ouverture avec le centre Lavousien, le centre devient vite très actif.

Des changements législatifs en fin d'année 1966 vont cependant déclencher une série d'évènements qui ont profondément marqué la vie des lavousiens et lavousiennes les ayant vécu.

En effet, le 28 décembre 1966 est votée la loi sur l'élevage (2). Fondée sur les avancées de la physiologie et de la génétique, la loi visait l'amélioration génétique du cheptel bovin. "Elle entendait assurer la maîtrise technique, collective de la génération animale et garantir à tous les éleveurs l'accès libre à un sperme de meilleure qualité, grâce à l'insémination artificielle" (3). Nous sommes alors sous la Présidence de Charles de Gaulle, avec Georges Pompidou comme Premier ministre et Edgard Faure comme Ministre de l'agriculture.

Mais le constat est fait, que :

"L'application de la loi reste très décalée dans le temps par rapport à son adoption (5 à 10 ans !). On a peine à croire qu'autant de difficultés politiques ont surgi, tant au niveau de l'élaboration des décrets et arrêtés, qu'à celui de leur application sur le terrain" (4). Dans de nombreuses régions de France, il y a eu de multiples conflits entre les différents centres d'insémination artificielle qui ont donné lieu à de nombreuses procédures ; particulièrement parce que dans ses applications la loi prévoit que seuls les centres d'insémination agréés par l'Etat pourront demeurer en activité (un seul centre par département).

Aussi, localement en 1971, le Centre de Lavoux n'obtient pas son agrément, il tombe donc dans l'illégalité administrative. Il devait arrêter son fonctionnement. Il va en être tout autrement en raison, notamment d'une exceptionnelle résistance qui va se mettre en place et se maintenir durant 20 ans de la part des utilisateurs, des professionnels et de leur société gestionnaire, la SICA "Poitou-Vendée-Bétail"

Au début de l'année 1973, au regard de menaces grandissantes pour la survie du centre, le conseil d'administration de "Poitou-Vendée-Bétail" décide la mobilisation des utilisateurs du centre et plus largement des paysans et de la population. Le centre avait alors acquit une renommée régionale. Les géniteurs sont le plus souvent des bêtes de concours, gage de qualité des semences. Le centre est utilisé avec satisfaction par 10 000 éleveurs de la Vienne, des Deux-Sèvres, de la Vendée, de la Haute-Vienne, de l'Indre... Leur assemblée générale annuelle rassemble régulièrement 800 personnes.

Le 27 mars 1973 le mouvement de protestation débute, des centaines de manifestants venus des divers départements se rendent au centre agréé de Mignaloux. Ils pénètrent dans les locaux et s'emparent de certains objets qu'ils emportent.

Le centre de Mignaloux réagit et sollicite l'intervention de la force publique.

Le 22 mai 1973, une délégation de la Direction Départementale des Services vétérinaires est mandatée pour retirer la bombonne de semences en paillettes du centre de Lavoux ainsi que divers matériels et effectuer une saisie fictive des taureaux, bombonne et matériels (5) qui sont ensuite remis au centre d'insémination de Mignaloux. Quelques temps après, afin d'être stockée en sécurité, la bombonne de semences en paillettes est entreposée et scellée au mur, dans une cave de la Préfecture de la Vienne !!!

Le 25 mai 1973, "Une partie du matériel saisi à Lavoux est récupérée à la coopérative de Mignaloux à la suite d'une manifestation des adhérents du centre de Lavoux, ce qui permet une poursuite des activités du centre" (1)

Le 30 mai 1973, Augustin Bordage, ancien député, conseiller général des Deux-Sèvres s'exprime dans un courrier (1) adressé à Jacques Chirac, Ministre de l'agriculture en ces termes :

"Ces évènements mettent en lumière, les difficultés d'application de la loi sur l'élevage et notamment de son article qui conduit à l'établissement d'un monopole, en écartant tout agrément à un organisme concurrent. Or, cette conception du problème de l'amélioration génétique, ne tient pas compte de la liberté de l'éleveur dans l'exercice de ses propres responsabilités professionnelles. Elle est d'autre part, en contradiction avec le principe de l'économie libérale qui postule au plan de l'intérêt général, que pour toute nature d'activités, l'existence d'un élément de comparaison est nécessaire.A maintes reprises, je vous ai entretenu de ce problème et souligné l'intérêt qui s'attache à un assouplissement de la loi en question".

En juin 1973 ont lieu des affrontements violents avec les CRS lors du rassemblement de plusieurs milliers de manifestants rassemblés au centre d'insémination de Lavoux. "Il y avait des cars de CRS partout" soulignent les lavousiens. Par solidarité avec "son" centre d'insémination, la municipalité de Lavoux démissionne, sauf deux conseillers. La majorité des maires du canton soutient la municipalité dans son initiative.

Durant la période qui suit, une trentaine de personnes du mouvement se relaie jour et nuit pour occuper et protéger le centre de Lavoux.

Des barricades (6) faites de bottes de foin sont dressées pour maîtriser les accès, fourches et drapeau tricolore marqué du symbole vendéen du sacré coeur sont exhibés. Des barrages filtrants sont installés pour contrôler l'entrée au centre.

Les hommes vivent sur place, ils ont pendu un mannequin à l'effigie de Jacques Chirac alors Ministre de l'agriculture. Il leur arrive de chanter "Ca ira ! Ca ira ! Ca ira !" les technocrates à la lanterne". Les hommes dorment à tour de rôle sur le site, protégés par des couvertures et des sacs de toile. Les hommes de garde tuent le temps en jouant aux cartes, sans se séparer de leurs armes, fusils de chasse ou carabines 22 long rifle... Dans le même temps, les CRS s'installent dans la commune et cernent le centre d'insémination de Lavoux.

Le 11 juillet 1973, 3 000 manifestants défendant le centre de Lavoux, se rendent au centre d'insémination de Mignaloux brandissant fourches et gourdins. Il se dirigent ensuite vers la préfecture de Poitiers en réaction à la saisie du matériel de leur centre. Mais la manifestation entraîne de nombreuses violences et dégradations (bâtiment incendié, arbres centenaires abattus, bétail mutilé) et des blessés particulièrement durant les affrontements dans les rues de Poitiers.

En rapport à cette manifestation, il y a eu réquisition de films et de photos de l'ORTF Poitou-Charentes et des agences des journaux quotidiens locaux.

En lien avec cet évènement et en vertu de la loi "anti-casseurs" du 8 juin 1970, deux responsables leaders du mouvement sont en 1976 condamnés en cassation. La solidarité dans le mouvement absorba en partie les peines attribuées aux responsables.

Le 15 juillet 1973, suite à la démission des 13 élus locaux et du maire, des élections complémentaires sont organisées à Lavoux. Le quotidien Centre Presse, dans son journal du 16 juillet précise : "Il n'y avait aucun candidat. Un tract anonyme diffusé la veille du scrutin appelait ouvertement à la grève des urnes". Peut-on pour autant parler "des élections de la peur" ? Rien n'est moins certain. Si le centre d'insémination est toujours gardé "militairement" par des partisans armés, il n'y a eu hier aucun "commando" ou piquet de dissuasion dans les rues du village ou à la porte du bureau de vote. La population de Lavoux, par son abstention massive (16 bulletins seulement ont été mis dans l'urne pour 431 électeurs inscrits) a apporté son soutien à la municipalité démissionnaire et par là même à la cause du centre de Lavoux. "Pour sauvegarder nos libertés" affirmait le tract appelant à la grève des urnes.

Le 28 juillet 1973, une question écrite est remise à la Présidence de l'Assemblée Nationale sous le titre "Manifestations (rassemblement de cultivateurs à Poitiers le 11 juillet ; action de la police)". La question est portée par Marcel Rigout, député communiste de Haute-Vienne qui dénonce "les méthodes employées à l'égard du centre d'insémination de Lavoux et les violences des forces de police", tant pour la manifestation de juin 1973 que pour celle de juillet 1973. Il dénonce également "la réquisition des films et des photos auprès de la presse".

Durant les années qui ont suivi, de 1974 à 1990, le centre d'insémination de Lavoux "interdit", continue de fonctionner en dépit des jugements successifs, inopérants qui lui sont adressés, avec un surcroît de demandes d'utilisateurs éleveurs, au regard de la qualité de ses prestations. C'est en toute quiétude, que selon la volonté de ses dirigeants le centre de Lavoux ferme ses portes dans le milieu de l'année 1990 avec un reclassement professionnel opérationnel de ses salariés.

Le centre d'insémination artificielle de Lavoux, au delà d'un service de qualité apporté aux éleveurs de la région, constitue une aventure humaine qui a durée 25 ans dont 20 ans dans le cadre d'une quasi interdiction administrative de fonctionnement et dans le déni officiel de la qualité de son fonctionnement. Ce constat ne manque pas de nous interroger sur le rapport des hommes avec leurs institutions et sur celui de celles-ci avec leurs citoyens.

Les politiques passent, le centre d'insémination artificielle de Lavoux demeure. Ce dernier a vécu sous 4 présidences de la République (de Charles de Gaulle à François Mittérand) et sous 10 gouvernements successifs de toutes tendances politiques. Il constitue, n'en doutons pas, par son histoire atypique, voir iconoclaste, un objet d'étude de choix pour les chercheurs en sciences sociales et politiques. Mais, il est avant tout, un moment fort de notre récent passé lavousien, pour les hommes et les femmes qui l'ont vécu comme acteurs ou comme témoins.

Pour voir quelques images de cet évènement, vous pouvez regarder la vidéo toute en fin d'article, après les sources, faite à partir des photos de l'article du Paris Match n. 1265 du 4 août 1973, "Ils sont les chouans de l'insémination", qu'il nous a été aimablement autorisé à utiliser.

Notes : (1) Yannick Allenou, La SICA Poitou-Vendée-Bétail. Difficultés d'application de la loi sur l'élevage de 1966 dans le monde de l'insémination artificielle. Thèse pour le doctorat vétérinaire. Ecole Nationale Vétérinaire d'Alfort, 1987. (2) Loi souvent appelée "Loi Poly" du nom de son concepteur Jacques Poly, généticien de l'INRA qui deviendra Ministre de l'agriculture de 1966 à 1968. (3) Jean-Pierre Digard, Les "petites russies" des campagnes française, Etudes rurales, 171-172, 2004. (4) Bertrand Vissac , Les vaches de la république. Saisons et raisons d'un chercheur citoyen, Paris, INRA, 2002. (5) Il semble que le centre d'insémination de Lavoux avait anticiper l'opération et avait largement dispersé préalablement "son trésor de guerre", les semences. (6) L'ensemble de la description de l'occupation du centre s'appuie dans l'essentiel sur le reportage du Paris Match, n. 1265 du 4 août 1973.

Rédaction : Alain Georgel, Chantal Popilus

Participation : Yannick Allenou, Bertrand Bluteau, Jean Marie Bréchet, Alain Dupont, Robert Granseigne, Léandre Martin.

Photos : avec l'aimable autorisation de Paris Match.

Sources :

Yannick Allénou, note numéro 1

Jean Pierre Digard, note numéro 3

Bertrand Vissac, note numéro 4

Paris Match, n. 1265 du 4 août 1973, "Ils sont les chouans de l'insémination"

Centre Presse du lundi 16 juillet 1973, "Grèves des urnes à Lavoux"

Délibéré de la cour de cassation, chambre criminelle du 14 janvier 1976

Site de Légifrance pour la loi sur l'élevage de 1966

Journal officiel de la République Française, Débats parlementaires, année 1973, n.57

La nouvelle action française, hebdomadaire royaliste, 3 octobre 1973, n.127

Quelques images de l'évenement au centre d'insémination de Lavoux

Si certaines personnes ne peuvent lire la vidéo, nous venons de publier ce jour, 3 janvier 2015, un article "Diaporama sur le centre d'insémination artificielle de Lavoux" dans lequel les images dont nous disposons vous sont présentées sous forme de diaporama.

Là où il y a une volonté, il y a un chemin.
William Hazlitt

Publié dans Les brèves d'histoire

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geay 22/12/2014 20:18

Bonjour,
on ne peut pas lire la vidéo, c'est bien dommage
Merci
marie geay

Chantal 22/12/2014 20:27

La vidéo est en format "mp4" (format reconnue par le blog)
Si elle ne passe pas je la remplacerai pas un montage diapos. Je vais m'en soucier.
Merci