LE PRIEURÉ DE LAVOUX, son histoire et ses usages depuis la révolution.

Publié le par Les Amis du Patrimoine Lavousien

Collection privée

Collection privée

 

Il s’agit de cet espace clos que nous pouvons voir ci-dessus, espace situé le long de l’église et derrière le mur qui le clôturait dont il ne reste aujourd’hui que quelques mètres juste à côté de l’église.

 

Pour en faire l’histoire nous partirons du ministère de Jean-Baptiste Fradin prêtre prieur de la paroisse de Lavoux à partir de 1769. La période révolutionnaire marquée par la répression à l’encontre de l’église catholique mettra fin à son ministère. Il signera pour une dernière fois le registre de la paroisse de Lavoux en mars 1791.

 

Nous allons voir qu’à partir de cette date, de nombreuses vicissitudes vont agiter son histoire pour en préserver l’usage.

 

1791, la cure de la paroisse de Lavoux se verra dépossédée de ses  biens et c’est à partir  des documents concernant la révolution que nous découvrirons ses usages et les premiers combats de ses curés pour maintenir le prieuré, propriété de l’église.

 

En mai 1791, lors de l’estimation faite des biens du curé, il est dit :  « Premièrement, un petit clos appelé vulgairement le clos du prieuré de la contenance d’environ 4 boisselées (1) de terre en labour ou environ, renfermé de mauvaises murailles si ce n’est par un bout qui est attenant à l’église du dit Lavoux »

(Un document de 1640, nous apprend qu’avant d’être en labourage cette pièce de terre de quatre boisselées était plantée « en vigne »)

 

C’est ainsi que se perpétue depuis plus de deux siècles cette appellation de prieuré.

 

Toujours en mai 1791, Jean-Baptiste Fradin, prêtre prieur, expose à Messieurs les administrateurs du Directoire du district de Poitiers la situation des domaines attachés à la cure de Lavoux.  Au sujet du clos du prieuré, il écrit : « Le clos de 5 boisselées ou environ est en partie en luzerne, pois et fèves ainsi que le verger. L’usage du pays est que la première coupe des luzernes ainsi que les pois et fèves appartient en totalité au colon (2). »

Il terminera cet exposé de situation par : « Je vous prie Messieurs de me faire passer le plus promptement possible votre décision, les luzernes sont bonnes à faucher. »

 

Nous voyons là, l’usage qui en est fait. C’est un espace cultivé important,  dont les récoltes sont nécessaires à l’homme et aux animaux  et dont Jean-Baptiste Fradin, prêtre prieur partageait la production avec son colon.

 

D’autre part, Jean-Baptiste Fradin qui n’a pas prêté serment sur la constitution, déposera une pétition pour demander que la municipalité de Lavoux lui délivre un certificat de résidence pour le mettre à même de toucher les quartiers de sa pension et lui permettre de continuer à dire la messe. Il est hébergé par Mme de la Choltière, propriétaire du manoir du bourg de Lavoux.

La municipalité refuse, cette dernière est appelée à justifier les motifs de son refus, faute de quoi le demandeur sera autorisé à faire certifier sa résidence par deux citoyens dignes de foi lesquels seront tenus de se présenter par devant le dit directoire du district de Poitiers.

 

N’ayant pu obtenir satisfaction, Jean-Baptiste Fradin émigre en Espagne avec son neveu Joseph Fradin. Malade, il décédera en Espagne après avoir demandé à son neveu de faire racheter le prieuré à son retour en France.

 

Dans un courrier du curé Jean Henry de la Porte Dutheil (3) nous trouvons un témoignage de la situation du prieuré :

« … Je lui ai transmis (au Vicaire général de l’époque) tous les renseignementsqui m’ont été donnés par les personnes les plus anciennes et les plus notables de Lavoux, en particulier par l’ancien sacristain (4) propriétaire très digne de faire du bien, à même de connaître tout ce qui a rapport à cette affaire, son père et son grand-père ayant été sacristains de la paroisse… le prieuré est un terrain clos d’un côté par l’église, d’un autre par le cimetière et des deux autres côtés par des murs qui le séparent du champ de foire et de la route de Châtellerault à Civray. Avant 1790, il faisait partie d’une belle et bonne métairie (5) dépendant de la cure de Lavoux. M. Fradin s’est émigré en Espagne alors la nation s’est emparée de tous les biens de la cure y compris du prieuré… elle en a laissé une boisselée à l’église pour la conduite des corps au cimetière, l’église a une porte sur le côté et le cimetière une autre qui ouvre sur le prieuré… cette boisselée dont la commune voudrait s’emparer ».

Extrait de l'arbre généalogique de la famille Fradin

Extrait de l'arbre généalogique de la famille Fradin

Joseph Fradin (6) de retour en France fait le nécessaire pour faire racheter par sa famille cette pièce de terre.

C’est son frère Jean de la Croix Fradin qui réalisera l’achat et laissera le prieuré à la disposition de la cure de Lavoux. A son décès en 1858, son fils Michel Félix Fradin, prêtre supérieur des filles de la Croix à la Puye (86), sa fille Joséphine Radegonde Fradin ainsi que son époux Louis Gratien Delage seuls et uniques héritiers, en feront don à la cure par acte notarié du 5 janvier 1859. Cet acte comprendra non seulement le prieuré (parcelle 281, section B du cadastre) mais ce qui est appelé « Le grand champ » (7) (parcelles 304, 305 et 306 de la section B). Dans cet acte il est précisé : « touchant au jardin de la maison d’école, les revenus seront employés à perpétuité par MM. Les curés en œuvre de charité et autant que possible au soulagement des pauvres de la commune de Lavoux, revenu 24 francs sans distraction de charges ».

Extrait du cadastre napoléonien de 1820 (section B, feuille 1) ADV

Extrait du cadastre napoléonien de 1820 (section B, feuille 1) ADV

Cette donation fut contestée en 1861 en vertu d’un avis du conseil d’Etat de 1813 confirmé par l’Empereur aux motifs que les dons à destination des pauvres ne pouvaient être acceptés par les cures mais devaient être réalisés à destination des autorités préposées, à savoir les bureaux de bienfaisance. Les donateurs sont alors appelés à modifier leur legs dans le sens des observations faites. Nous n’avons trouvé aucun élément concernant une éventuelle modification de cette donation.

 

En revanche, en 1867, le contenu de la donation est contesté. Une condition aurait été omise dans la rédaction de l’acte, à savoir que les curés devaient tous les ans dire 15 messes pour le prieur Fradin et sa famille.

 

En 1867, il est question de construire une école sur le prieuré. Le curé de Lavoux, Jean Henry de la Porte Dutheil adresse un courrier à l’Evêque en ces termes : « On vient de me donner avis que M. l’inspecteur de l’académie de Poitiers est venu voir l’école de la commune de Lavoux et que l’ayant trouvé trop petite, il a désigné pour en bâtir une nouvelle le terrain appelé le prieuré donné à la cure par M. Fradin. Cependant l’école actuelle est bien suffisante d’autant qu’aujourd’hui toutes les communes voisines ont leur école. Mais lors même qu’on voudrait en bâtir une belle, plus grandiose il y a d’autres terrains qui conviendraient tout aussi bien et même mieux que le prieuré. J’ai l’honneur de prévenir votre grandeur de cela et de la prier de prendre les moyens qu’elle juge convenables pour conserver à la cure de Lavoux le terrain appelé le prieuré qui en fait tout l’agrément et le seul avantage… »

 

L’étude que nous avons menée sur l’histoire de l’école de Lavoux nous permet de dire que le vœu du curé de voir l’installer ailleurs que sur le prieuré fut exausé.

 

Arrive alors la loi du 9 décembre 1905 de séparation de l’église et de l’état.

 

Dès le 1er mars 1906 un inventaire des biens dépendant de la fabrique (8) paroissiale de Lavoux est dressé en exécution de l’article 3 de la loi du 9 décembre 1905. Cet inventaire fait dans un contexte particulier aura en préambule une déclaration de M. de Moissac : « Au nom de M. de Montmartin, mon beau-frère, Président du Conseil de Fabrique de l’Eglise de Lavoux, nous a requis d’insérer en titre de notre procès-verbal la protestation suivante : Comme Président du Conseil de Fabrique de l’église de Lavoux, je proteste contre cet inventaire, et fais toutes réserves quant aux conséquences qu’il pourrait avoir par rapport aux biens de la Fabrique et décline toute responsabilité… »

Puis M. l’abbé Bouron (était curé de Liniers et délégué à la vacance de l’église de Lavoux) et M. Popineau, trésorier de la Fabrique paroissiale de l’église de Lavoux, nous ont requis d’insérer la protestation suivante : « En assistant à l’inventaire qui va avoir lieu, nous n’entendons pas y figurer à titre de témoins et nous faisons toutes les réserves nécessaires quant aux conséquences qu’il pourra avoir par rapport aux biens dont la gestion a été confiée au Conseil de Fabrique que nous représentons. D’avance, nous adhérons au jugement que portera l’église sur la loi qui vient d’être promulguée et en particulier sur la dévolution des biens aux associations cultuelles que votre opération à pour but de préparer ».

Suivront, la description du presbytère, des objets mobiliers dans la sacristie, dans l’église, des biens sur le maître autel et sur les autels latéraux. Pour les statues, seule la statue de Saint Eutrope est citée. La chaire, le confessionnal 50 chaises et deux vieilles cloches.

Pour les immeubles seront listés les terrains, objets de la donation du 3 janvier 1859.

 

Le 13 décembre 1906, les services de la Préfecture de la Vienne dressent l’arrêté de mise sous séquestre des biens de toute nature appartenant à la fabrique de Lavoux et notamment :

  • La parcelle du prieuré et les deux parcelles du lieudit Le grand champ.

Dès le lendemain, nous trouverons, un certificat de notification opposant un refus de signature de M. Bouron, curé de Liniers, de Jean Jabouin, président du bureau des marguillers (9) et de Jean Popineau, trésorier du bureau des marguillers.

 

Le 10 février 1907, le conseil municipal de Lavoux après délibération : « autorise la Maire à concéder à titre gratuit pour 18 années l’église de la paroisse avec ses dépendances et tous les objets mobiliers qui s’y trouvent, au curé et à ses successeurs ». Le presbytère précédemment mis à disposition gratuite du curé sera loué avec un bail de douze années et renouvelable.

 

Le 8 juin 1907, l’abbé Jacques Dezanneau (10) est nommée curé de la paroisse de Lavoux.

 

Le 16 novembre 1907, le Conseil municipal de Lavoux délibère sous la présidence de Louis Girault, maire, sur l’attribution des biens actuellement sous séquestre (biens ecclésiastiques, en l’occurrence les trois pièces de terre). Le conseil accepte la remise des biens au bureau d’assistance de la commune de Lavoux.

 

La famille Delage par l’intermédiaire de leur fils Paul Marie Gabriel Delage (Louis Gratien Delage, son père est décédé) contacte l’abbé Dezanneau pour connaître la nouvelle situation des terrains donnés par ses parents en 1859 à la cure de Lavoux. Apprenant la confiscation de ces biens, Paul Marie Gagriel Delage et sa mère Joséphine Radegonde Fradin vont entamer une procédure de justice pour tenter de reprendre possession de la parcelle du prieuré et des deux parcelles dites du « Grand Champ ».

 

Par jugement du 23 décembre 1907 le tribunal civil de Poitiers prononce la révocation pour cause d’inexécution des conditions de la donation de 1859 et ordonne la remise à la famille Delage des immeubles ayant fait l’objet de la dite donation ainsi que des fruits et revenus perçus pendant le séquestre.

 

Le 24 juin 1908, le procès verbal de remise officielle de la parcelle du prieuré et les deux parcelles dites du « Grand Champ » est acté par la direction générale de l’enregistrement des domaines et du timbre. Le curé Dezanneau reçoit une courrier de Maître Boisseau, avoué pour son beau-frère de M. Delage pour lui demander de bien vouloir prendre les récoltes. A partir de cette date, le prieuré est à nouveau à la disposition de l’église sans qu’elle en soit propriétaire.

 

Pour  contrer certaines polémiques l’Abbé Dezanneau adressera une mise au point à ses paroissiens, dans la Chronique paroissiale de janvier 1932 : « … la loi de 1905 était formelle, l’Etat n’a eu d’égard pour personne… l’Etat s’est bien emparé du prieuré et du grand champ. Si vous en désirez la preuve, demandez à Monsieur Louis Girault, maire à cette époque qui en fut nommé séquestre… Si l’Etat  ne les a pas gardés, oh ! ne lui en faites pas de compliments, car ce ne fut ni par déference, ni par bienveillance, mais tout simplement parce qu’il fut forcé de les rendre, non pas au curé de Lavoux, mais au véritable propriétaire, Madame Veuve Delage, née Fradin qui a sa mort le transmis à son fils M. Louis Gratien Delage et dont hérita le propriétaire actuel, M. l’Abbé Jean Delage, curé de Boisseuil (Haute-Vienne)… ainsi pour le moment il en garde la propriété et m’en laisse la jouissance. »

 

L’abbé Jean Delage décède le 19 août 1945 à Limoges après avoir fait le 7 février 1944 un testament olographe dans lequel il lègue à l’Association diocésaine de Poitiers les parcelles 392 et 359, section B.  Ce legs sera signifié par arrêté de la préfecture de Poiters du 9 novembre 1951. (ce qui explique les numérotations différentes des parcelles). Ce lèg précisera que conformément aux volontés du testateur, le revenu de ces deux champs sera transformé en honoraires de messes à célébrer dans l’église de Lavoux pour le repos des âmes Fradin et Delage et descendants.

 

Durant le XXème siècle le diocèse de Poitiers vend ces espaces à la commune de Lavoux qui en devient propriétaire.

 

Dans les années 1950, il fut entouré d’arbustes pour dissimuler le mur en très mauvais état

 

Les municipalités successives mettront en place divers aménagement sur le prieuré : un château d’eau, un lavoir, un bâtiment technique communal, le monument aux morts depuis 1991,un espace jeune, une salle informatique, un espace  pour les petits appelé « Le coin des minus » etc...

 

Peut-être un jour verra-t-on à nouveau de la vigne sur le prieuré ?

Espérons que ce récit permettra à tous ceux qui passent ou passeront par la place des Carriers de regarder le prieuré avec considération et d’être porteur de la mémoire de ce lieu.

 

 

Notes :

  1. La superficie de terre qu’on peut ensemencer avec un boisseau de grains, superficie variable qui correspond aux variations du boisseau. (dictionnaire du monde rural, les mots du passé, Marcel Lachiver)
  2. Colon : Exploitant d’une terre qui lui est concédée par le propriétaire avec qui il doit partager les fruits de l’exploitation
  3. Jean Henry de la Porte Dutheil fut curé de la paroisse de Lavoux de 1851 à 1880
  4. Il s’agit de la famille Bouttier, sacristain de père en fils pendant environ 250 ans
  5. A notre grand regret nous n’avons, à ce jour, dans aucun document trouvé le nom de cette métairie. Cependant à partir de certains documents l’on pourrait supposer qu’il s’agit de la métairie de Fressinet. Cet aspect reste à approfondir avant de pouvoir être affirmatif.
  6. A son retour en France, il donnera des cours de mathématiques et sera nommé curé de Lusignan (86) puis Chanoine de la cathédrale de Poitiers
  7. Sur cet espace, il est aujourd’hui envisagé d’implanter des « maisons seniors »
  8. la fabrique est l'assemblée chargée d'administrer les biens, l'entretien et les revenus d'églises.
  9. Les marguilliers sont les membres de la fabrique qui administrent les biens
  10. L’abbé Jacques Dezanneau est né le 21 juillet 1876 à Airvault (79). Il exercerça son ministère à Lavoux jusqu’en 1963 et décèdera à Poitiers le 27 décembre 1965

Réalisation : Chantal Popilus, avec la participation d'Alain Georgel

 

Tout dans le monde est un tournoiement continu, tout est sujet à changement
Euripide

Publié dans Le petit patrimoine

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