HISTOIRE DES BOULANGERIES DE LAVOUX (Vienne)

Publié le par Les Amis du Patrimoine Lavousien

Il faut attendre la seconde moitié du XIXème siècle pour trouver une boulangerie à Lavoux. Jusqu’à cette période la fabrication du pain était une activité domestique, beaucoup d’habitants de la commune de Lavoux possédaient leur propre four. Quelques années plus tard, une seconde boulangerie s’installera dans le bourg de Lavoux.
L’étude du recensement de la commune de Lavoux à partir de 1836 sur le site des archives départementales de la Vienne va nous permettre d’identifier les boulangers puisque de manière générale les métiers des habitants sont signalés.

En 1861 et 1866, nous trouvons un boulanger exerçant à la ferme agricole des Bradières, commune de Liniers mais pas de boulanger à Lavoux. Ces années là, Lavoux et Liniers formaient une seule et même commune, le recensement comprend alors les habitants des deux communes. Lavoux et Liniers ont fusionnés en 1819 pour reprendre chacune leur indépendance en 1869.
C’est dans le recensement de 1872, que nous trouvons un premier boulanger exerçant dans la « Grande rue de Lavoux », actuelle route de Liniers, Aimé Debelle patron boulanger et son ouvrier boulanger, Gabriel Debouchard. En 1876, toujours dans la « Grande rue de Lavoux » c’est un certain Lebeau Armand également patron boulanger et Halts Urbain, son ouvrier boulanger.

La rue Principale dite "Grande rue" avec ses commerces.

La rue Principale dite "Grande rue" avec ses commerces.

À partir de 1881, nous trouvons deux boulangeries à Lavoux :

- La première, Grande Rue : Lebeau Armand que nous venons de voir. En revanche il a dorénavant deux ouvriers : Delphin Pinchaud et Émile Gire. Nous le retrouverons encore dans le recensement de 1891.
- La seconde sur la place : Thévenet Henri et son ouvrier, Jean Lecomte. Il est le gendre de Jean Vachon, menuisier dont il a épousé en 1880 la fille, Mélanie. Ils habitent la même maison.

Si nous savons que l’origine des bâtiments de la boulangerie située « Grande rue de Lavoux » est due à la dispersion du manoir du bourg et la transformation des dépendances situées côté rue en maisons et commerces, nous allons découvrir l’origine des bâtiments de la seconde boulangerie qui va devenir une coopérative en 1903.
Pour ce faire, il nous faut remonter à l’année 1875, année où Monsieur et Madame de la Rochethulon, propriétaire du château de Baudiment, commune de Beaumont vendent de nombreux biens situés dans la commune de Lavoux (1). C’est ainsi que Jean Vachon, menuisier, veuf de Catherine Cubeau achète le 23 mai 1875 (ADV, 4 E 63 76) « une petite grange, une pièce de terre en jardin de 10 ares située au midi de la grange limité par la ligne droite qui sera le prolongement du mur méridional de la grange et du jardin de M. Brissonnet, mur mitoyen entre deux, le tout confronte du levant au passage commun, du midi à M. Brissonnet, du couchant à Corneil et Brissonnet et du nord à la place publique. Le droit pour l’acquéreur de puiser au puits de M. Brissonnet du lever au coucher du soleil en contribuant aux frais d’entretien et de réparation… pour une somme de 2300 Francs. » Il s’agit de la parcelle C 158 indiquée sur le plan ci-dessous :

Plan napoléonien de 1820. Archives Départementales de la Vienne.

Plan napoléonien de 1820. Archives Départementales de la Vienne.

Très vite sur cette parcelle Jean Vachon fait construire une boulangerie qui sera achevée en 1881 dans laquelle son gendre Henri Thevenet exerce son métier de boulanger comme nous l’avons vu plus haut (recensement de 1881). Jean Vachon fait ensuite, une augmentation de construction pour une maison et une boulangerie, toujours sur la même parcelle C 158, dont la fin de construction aura lieu en 1882 (ADV, 4 P 2433).

Matrice cadastrale. ADV, 4 P 2433.

Matrice cadastrale. ADV, 4 P 2433.

L’agrandissement de la maison et la boulangerie, nous laisse supposer :
- que la première construction terminée en 1881, est la maison que l’on aperçoit à droite sur la carte postale (ci-dessous) dans laquelle a été construit un four à pain dans la cave. Il s’agit de la maison située actuellement au numéro 5 de la place des Carriers. Dans un premier temps elle servira de boulangerie et c’est son gendre Henri Thévénet qui utilisera ce four.
-que l’augmentation de construction de la maison et de la boulangerie terminées en 1882 est faite à priori pour permettre l’exercice du métier de boulanger dans de meilleures conditions, elle correspond : à la maison portant l’enseigne « boulangerie coopérative » et à la maison portant  l’enseigne de la poste sur la carte postale ci-dessous :

Les bâtiments construits par Jean Vachon.

Les bâtiments construits par Jean Vachon.

Pour mener à bien ces agrandissements Jean Vachon va contracter plusieurs prêts :
- Le premier en avril 1879 (4 E 63 84) d’un montant de 6000 francs pour lequel il va hypothéquer la maison qu’il vient d’édifier sur la parcelle 158 comprenant : « deux pièces au rez-de-chaussée, deux autres au premier, faux grenier au-dessus, un jardin de 8 ares par derrières dans lequel il y a une grange… »
- Le second en janvier 1881(4 E 63 88) d’un montant de 1300 francs.

En mars 1882, Jean Vachon fait donation à sa fille unique Mélanie Vachon, épouse de Henri Thévenet, boulanger du terrain sur lequel « Ils ont fait construire une maison à usage de boulangerie ». Quelques mois plus tard, en septembre 1882 Henri Thévenet emprunte 4000 francs et en garantie de celui-ci, il hypothèque la maison « où se trouve le four de boulangerie, au 1er étage deux chambres auxquelles on monte par un escalier intérieur, porche, jardin avec deux toits à porcs le tout d’une contenance de 2 ares… maison construite avec les deniers d’une donation des parents de M. Thévenet, Antoine Thévenet et Amélie Audouin demeurant au Bois Dousset ».
Leurs parents, Antoine Thévenet et Amélie Audoin se portent caution et hypothèque un domaine dans le bourg de Lavoux et différents lieux dont Liniers, tout comme Jean Vachon qui hypothèque sa maison.
Faute de remboursement des prêts, en 1884, la maison à usage de boulangerie et la maison située à côté dont nous apprendrons plus tard qu’elle était à usage d’auberge sont vendues par adjudication et acquises par Monsieur et Madame Gabriel Lamand. Pour rappel ce dernier a fait l’acquisition, l’année précédente, en 1883, d’une maison à François Maillet.

Malgré cette vente et d’après le recensement de 1886 Henri Thévenet continue l’exercice du métier de boulanger sans doute mise en location par la famille Lamand. Jean Vachon, son beau-père demeure avec lui. Plus tard, nous retrouverons Henri Thévenet à Buxerolles où il exerce successivement différents métiers : cabaretier, représentant de commerce chez Guérin à Jaunay-Clan, puis restaurateur. Quant à Jean Vachon après avoir demeuré « rue de la cure » à côté du presbytère, il rejoint son beau-père à Buxerolles.
Durant les années qui vont suivre, plusieurs boulangers vont se succéder dans les deux boutiques, tableau ci-dessous à télécharger :

Liste des boulangers des deux boulangeries de Lavoux

Intéressons-nous à la création le 17 décembre 1903 de la « Société boulangerie coopérative » de Lavoux dont le siège est fixé dans l’immeuble précédemment occupé par la boulangerie. Ils seront douze à comparaître devant Maître Guillory pour fonder cette société :

  • Célestin Deforges, carrier, demeurant à Lavoux
  • Louis Boutin, cultivateur, demeurant à Lavoux
  • Jean Faireau, maréchal, demeurant à Lavoux
  • Gustave Dupuis, sabotier, demeurant à Lavoux
  • Louis Girault, cultivateur, demeurant à Lavoux
  • Joseph Vauzelle, menuisier, demeurant à Lavoux
  • Charles Tabuteau, maître carrier, demeurant à Lavoux
  • Delphin Deforges, carrier, demeurant à Lavoux
  • Prosper Vauzelle, carrier, demeurant à Lavoux
  • Alfred Mai, carrier, demeurant à Lavoux
  • Alcide Bouchet, instituteur à Lavoux
  • Auguste Ledoux, carrier demeurant à Lavoux
    Le but de la société est de « procurer à ses membres le pain dont ils ont besoin au meilleur marché possible, en renonçant à toute idée de gain ».
    La cotisation est fixée à 25 francs pendant la période d’installation puis 30 francs après, dont 5 francs seront versés au fonds de prévoyance.
    Le capital social minimum est fixé à 2000 francs.
    La gestion de la société est confiée à 12 membres qui formeront le conseil d’administration. Conseil qui élira un président, un trésorier, un secrétaire et une commission composée de cinq membres et chargée des achats et des réparations. Ce conseil nommera et révoquera le maître boulanger et les employés.
    Le mode de vente. Il ne devra être fait qu’une seule qualité de pain, d’un demi-kilogramme, un kilogramme, deux kilogrammes et quatre kilogrammes. Il sera délivré aux sociétaires, contre argent comptant des bons de pain. La farine, le son, les recoupes, la braisette (2), et la cendrette (3) seront livrés au comptant sur des bons spéciaux.
    Les prix du pain, de la farine, du combustible, du son (4) et des recoupes (5) seront établis par le conseil d’administration.
    Fonds de prévoyance. « Il est formé pour venir en aide aux associés et est alimenté par le versement de 5 francs par des sociétaires non fondateurs, par l’augmentation de 50 centimes sur le prix de chaque culasse (6) de farine employée, par le prélèvement de 5 % sur le prix du combustible livré aux sociétaires, par les amendes résultant des abstentions non justifiées à l’assemblée générale… »

L’Annuaire de la coopération diffusé par la Fédération Nationale des Coopératives de Consommation nous apprend que la coopérative de boulangerie comptait en 1914, 142 adhérents. En 1930, elle comptait le même nombre d’adhérents et un chiffre d’affaires de 230494 francs.

Nous possédons pour ces années là un cliché daté des années 1910-1925 (7). Il pourrait représenter Jean Delphin Pichot, son épouse, son ouvrier et des enfants. Ce cliché, de médiocre qualité, a été fait sur les marches de ce qui fut le premier lieu d’exploitation d’une boulangerie, 5 place des Carriers. Il reste un témoignage du début du XXème siècle.

 

Jean Delphin Pichot, son épouse, son ouvrier et deux enfants.

Jean Delphin Pichot, son épouse, son ouvrier et deux enfants.

Le 7 mars 1920, Monsieur Lamand Gaston, sous-Préfet de Montmorillon, agissant au nom de Madame veuve Lamand, sa mère, vend à la Société dite « Boulangerie Coopérative de Lavoux » dont le président à cette date est Monsieur Émile Daillet , propriétaire demeurant aux Bradières, la maison acquise par Monsieur et Madame Lamand en 1884 dans laquelle est installée la boulangerie coopérative. Cette vente est consentie moyennant le prix de 8 000 francs. En outre, « Tout outillage et matériel de boulangerie est expressément réservé par la venderesse et exclue de la vente… la société acquéreur devra en régler la location chaque année. » (Acte signé devant Maître Guillory, notaire à Saint julien l’Ars).
Les années passent, les deux boulangeries se partagent la fabrication et la vente du pain jusqu’au 25 juin 1954 ou un incendie va détruire la boulangerie coopérative. Dès le lendemain, la presse se fait l’écho de cet incendie. La Nouvelle République des 26 et 27 juin va en faire le récit sous un titre éloquent « À Lavoux, la boulangerie coopérative est anéantie par le feu. Sans les cris d’un chat, trois personnes risquaient de périr carbonisées ». Il faudra l’intervention des pompiers de Poitiers, de Chauvigny et de Bonneuil-Matours pour venir à bout du sinistre. Monsieur Fleurant, maire de Lavoux appela en renfort le centre de Châtellerault.

À cette date l’eau courante n’est pas encore arrivée à Lavoux, c’est à l’aide de l’eau de la mare (8) sur la place que le feu est éteint.

Un mariage photographié devant le mur de la mare.

Un mariage photographié devant le mur de la mare.

Si Monsieur et Madame Tafforeau et leur bébé sont indemnes, ils ont tout perdu dans cet incendie. Nous pouvons constater sur la photo ci-dessous l’état du bâtiment après le sinistre :

 

La boulangerie après l'incendie. (La Nouvelle république des 26 et 27 Juin 1954 - ADV)

La boulangerie après l'incendie. (La Nouvelle république des 26 et 27 Juin 1954 - ADV)

Si les causes de cet incendie n’ont pas été clairement déterminées, il semblerait que les « braisettes » stockées sous l’escalier de bois dans le fut de métal que l’on aperçoit en bas et à droite de la photo soit à l’origine du sinistre.
Quelques mois après l’incendie Monsieur Tafforeau continuera à faire du pain quelques temps. Pour ce faire, ils vont à plusieurs remettre en état de fonctionnement le four présent dans le sous-sol de la maison situé au n.5 de la place des Carriers. Vont se succéder Messieurs Sapin, Aubert et Babin. La liquidation de la société coopérative aura lieu en 1965 et elle fera don à la commune de 497,93 francs représentant le reliquat de ses comptes.
Le 17 juillet 1954, une délibération du conseil municipal accorde à « Monsieur Tafforeau qui a perdu tout l’ensemble de son mobilier dans l’incendie, un secours d’urgence de 10 000 francs ». Puis le 5 octobre 1954, « Le conseil municipal autorise Monsieur le Maire à payer à Madame Charlotte Desforges (9) la somme de 3 830 francs pour les frais occasionnés pour le repas des pompiers ayant participé à l’incendie de la boulangerie ».
Le 28 décembre 1955, le conseil municipal décide « l’achat d’un terrain sur lequel est bâti : « Une ancienne boulangerie incendiée, une citerne, un hangar, une grange et un toit attenant » avec « la conviction de faire construire des douches (10), une cantine et des cabinets publics avec une salle des fêtes ou une salle de spectacle ». Ce projet est reconnu d’utilité publique par la Préfecture de la Vienne en date du 13 février 1956.
Projet qui ne verra pas le jour, en revanche la vente par la société de Boulangerie Coopérative de Lavoux à la commune de Lavoux de l’ensemble précité sera signée le 10 mars 1956 chez Maître Didier, notaire à Saint Julien l’Ars et réalisée pour un montant de 380 000 francs.
Nous ne pouvons terminer cet article sans partager quelques aspects du métier de boulanger à une période à laquelle le four est chauffé au bois et ou il faut aller chercher l’eau au puits.

Le puits à gauche sur la carte postale.

Le puits à gauche sur la carte postale.

 Lors d’un interview (11) André Girault, boulanger à Lavoux avec son épouse Lydie de 1952 à 1985 nous raconte l’exercice de son métier. (Michel Cordeboeuf, 2002, p. 237-245)

André Girault et André Rigault son ouvrier dans la boulangerie de Lavoux. Collection privée.

André Girault et André Rigault son ouvrier dans la boulangerie de Lavoux. Collection privée.

En voici quelques extraits, il dira : « Que ses débuts à Lavoux sont laborieux car il était en concurrence avec la coopérative. Sa clientèle se composent des ouvriers tandis que les cultivateurs et les fermiers s’approvisionnaient à la coopérative… Au début nous chauffions aux fagots. Il fallait tirer les braises avec un rouable (12) patrouiller (13) le four, puis remettre du bois, fournée après fournée et ce jusqu’à l’arrivée des fours modernes… Il y avait aussi les tournées. Leur première voiture fut une Ford 12CV puis une Renault Prairie et ensuite une Estafette, puis une seconde Estafette… Nous n’en dirons pas plus et nous vous vous invitons à découvrir le récit complet dans l’ouvrage cité en référence.
Quant aux successeurs de Monsieur et Madame Girault vous les retrouvez dans le tableau ci-dessus.

Nous voyons également au travers de cet article les transformations importantes du bourg de Lavoux notamment au cours de la seconde partie du 19ème siècle, période au cours de laquelle de nombreuses maisons du centre bourg ont été construites.

Notes :

  1. C’est M. et Mme de Rochethulon qui vendent en 1876, le terrain sur lequel est bâti la mairie-école de la commune.
  2. Braisette : menue braise servant à allumer le feu
  3. Cendrette : cendre du bois le plus souvent utilisé pour la lessive
  4. Son : Écorce du blé
  5. Recoupes : les déchets de blé pour les animaux
  6. Culasse : la culasse de farine est une unité de poids représentant 120 kg. de farine
  7. Renseignement fourni par Max Aubrun, Président de la Société de Recherches Archéologiques du Pays Chauvinois
  8. Cette mare se trouvait en face de ce qui est actuellement l’épicerie-bar-tabac « Tout près de chez vous ».
  9. Charlotte Desforges était la tenancière de l’hôtel-bar situé sur la place de Lavoux. (Ancienne Bergerie)
  10. L’eau courante n’est pas encore installée à Lavoux. L'adduction d'eau sera terminée en mai 1962. Les douches municipales constituent alors un service public d’hygiène des municipalités françaises.
  11. Entretien réalisé en présence de Chantal Brisson, secrétaire de la mairie de Bignoux et de Françoise Deroche, déléguée de l’association ACCO pour la commune de Bignoux.
  12. Rouable : Perche à crochet dont le boulanger se sert pour tirer la braise du four.
  13. Patrouiller : enlever les cendre

    Remerciements à :
    Lydie Girault et Robert Granseigne pour les précisions fournies concernant la seconde partie du XXème siècle.
    Madame Morizet-Seguin, notaire à l’Office notarial de Saint-Julien l’Ars pour la communication des actes de notaire non versés aux archives.
    Bibliographie :
    CORDEBOEUF Michel, Mémoires de villageois en Poitou. Cheminements, 2002.
    Recherches et rédaction :
    Chantal Popilus avec le soutien d’Alain Georgel

Publié dans Les brèves d'histoire

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